La pasteure illégale
Traduction : Demange Odile
Greti Caprez-Roffler refusait de choisir entre vie de femme, vie de mère et engagement pastoral. Elle en paiera le prix mais luttera inlassablement pour l’égalité, dans tous les domaines.
Sa petite-fille, Christina Caprez, journaliste et sociologue, nous entraîne dans les pas d’une femme complexe et indomptable dans cette passionnante biographie.
En automne 1931, le petit village de Furna, dans les Alpes grisonnes, ose nommer une femme responsable de sa paroisse: Greti Caprez-Roffler, vingt-cinq ans, théologienne et mère. C’est une première en Suisse et un scandale qui fait les gros titres jusqu’en Allemagne.
À la mort de Greti Caprez-Roffler, sa petite-fille remonte le fil de l’histoire familiale et découvre le parcours exceptionnel d’une femme qui revendiquait pour elle-même ce qui était alors impensable pour beaucoup: suivre sa vocation, être mère, vivre une union heureuse et avoir une sexualité épanouie. Une femme dont l’engagement n’est pas resté sans prix – pour elle et pour d’autres.
Publié en 2019 par Limmat Verlag, traduit en italien en 2023 (Armando Dadò editore), La Pasteure illégale est proposée ici en français pour la première fois, dans une traduction d’Odile Demange.
Auteure: Christina Caprez
Traductrice: Odile Demange
Genre: littérature germanophone
Date de publication : 12 novembre 2026
Longueur : 464 pages
ISBN: 9782940775798
En format numérique également
Un colosse, ce Conte Rosso ! Ses deux cheminées hautes comme des immeubles crachaient de la fumée et ses turbines vrombissaient. Les entrailles divisées en quatre ailes de ce paquebot de luxe auraient pu loger toute la population d’Igis, et même les ouvriers du quartier de Landquart en plein développement. À l’inverse, si le Conte Rosso avait été transporté à Igis, il aurait obstrué la ruelle menant du presbytère à la place du village, démolissant au passage quelques maisons, car les rues étaient étroites et le bateau immense. L’intérieur fastueux, dessiné par des artistes florentins, avait à lui seul coûté quatre cent mille dollars. Des lustres en cristal répandaient une lumière discrète, d’épais tapis amortissaient les pas et entre les boiseries de chêne et d’acajou sculptées à la main et ornées de peintures à l’huile, les passagers flânaient comme dans un palais italien. Greti Caprez-Roffler, fille de pasteur, avait sans doute pu découvrir dans son enfance une ambiance comparable au château de Marschlins, situé un peu à l’écart d’Igis. Le châtelain, Ludwig Rudolf von Salis-Maienfeld, qui avait présidé le conseil paroissial pendant des années, entretenait en effet des relations cordiales avec le pasteur local dont il recevait de temps en temps la famille.
Greti Caprez-Roffler s’intéressait pourtant moins à ce décor somptueux qu’aux repas abondants servis à bord et au transat qui l’attendait sur le pont de deuxième classe. « J’aime manger que c’en est effrayant, et j’arrive aussi à bien travailler », écrivait-elle à sa mère. Les menus quotidiens ne pouvaient que satisfaire son appétit : hors-d’œuvre, huîtres, ragoût accompagné de pommes de terre, saucisses et purée de pommes de terre, emmental, compote d’abricots, oranges et pommes, café ou thé. « Une tambouille princière, épatante », commentait-elle, moqueuse, dans une lettre adressée à Igis. Après le déjeuner, un orchestre se produisait au salon, mais elle se réfugiait dans sa chaise longue, cachée derrière ses livres, espérant que personne ne chercherait à engager la conversation. Elle devait profiter des deux semaines que durait la traversée jusqu’à Gênes pour réviser le contenu de quatre années d’études de théologie : Ancien Testament, Nouveau Testament, dogmatique, éthique, théologie pratique, pédagogie et psychologie.
Tous les jours, Greti réglait les aiguilles de sa montre un quart d’heure à une demi-heure plus tôt. Au fur et à mesure qu’elles avançaient, Gian reculait. C’était le mois de novembre 1930 et depuis leur mariage un an auparavant, ils n’avaient jamais été séparés pendant plus de quelques heures. Elle ignorait quand ils se reverraient. Pourtant, Greti était sereine. Son impatience habituelle avait laissé place à une placidité qui l’étonnait elle-même et qu’elle attribuait à l’enfant à naître. Quand on ne savait pas qu’elle était enceinte, son ventre pouvait encore passer inaperçu. En revanche, elle « le » sentait parfaitement et elle s’adressait à son enfant dans son journal intime : « Toi, petit être aimé. Le jour de l’anniversaire de ma maman, tu as bougé pour la première fois, tout doucement, très légèrement. Comme un poisson qui remue sa nageoire caudale. »
Initialement, Greti aurait préféré attendre un peu pour avoir son premier enfant. Au cours de ses études, elle avait imaginé passer d’abord son diplôme puis découvrir le monde avec son bien-aimé. « Partir au loin, main dans la main, voler de ses propres ailes et mener ensemble la lutte pour la vie, triomphant de la misère et des privations. Puis revenir après environ cinq ans, le cœur débordant de richesses, compatissants aux besoins et aux désirs des autres, libérés intérieurement, et ensuite nous établir quelque part et donner le jour à des enfants, qui mettront à profit notre grande expérience et notre connaissance des vastes étendues du monde. Rien ne nous oblige à nous marier, car je suis capable de subvenir à mes besoins. » Greti n’avait cependant pas tardé à comprendre que jamais leurs familles n’accorderaient leur bénédiction au jeune couple s’ils décidaient de partir à l’étranger sans être mariés. Elle avait déjà dû faire des pieds et des mains pour faire accepter leur amour. Son pasteur de père souhaitait qu’elle prenne sa succession, et depuis que Gian avait fait son apparition dans la vie de sa fille, il craignait qu’elle ne sacrifie la théologie à l’amour. Quant à la mère de Gian, elle ne voulait pas d’une bru instruite, et encore moins d’une féministe.