Sous l’œil du chat
Préface : Pedroni Matteo
Traduction : Courriol-Seita Florence
«Il est question d’une famille qui habite dans une vieille maison qui devra bientôt être détruite. Les locataires devront quitter la maison, et les chats, c’est bien connu, s’attachent davantage au lieu qu’aux hommes.» Anna Felder
Il est question aussi d’un livre qui avance par éclats, impressions et fragments, qui bondit, griffe et s’attarde au soleil : une méditation décalée et onirique sur la disparition des lieux familiers et de nos habitudes.
« Il est question d’une famille qui habite dans une vieille maison qui devra bientôt être détruite. Les locataires devront quitter la maison, et les chats, c’est bien connu, s’attachent davantage au lieu qu’aux hommes »: Anna Felder compose, avec des yeux de chat, une méditation décalée et onirique sur la disparition des lieux familiers et de nos habitudes.
Publié en 1974 par Giulio Einaudi editore, sur la recommandation d’Italo Calvino, et repris en 1991 par les Éditions Casagrande, Sous l’oeil du chat a paru en français en 2018 aux Éditions Le Soupirail, dans une traduction de Florence Courriol-Seita.
La présente édition reprend cette traduction, accompagnée d’une préface inédite de Matteo Pedroni, maître d’enseignement et de recherche à l’université de Lausanne, et d’une note de
la traductrice.
Auteur: Anna Felder
Genre: Littérature italophone
Date de publication : 22 octobre 2026
Longueur : 176 pages
ISBN: 9782940775767
En format numérique également.
On me prenait pour un chat car je jouais bien mon rôle. D’autres étaient un grain de raisin noir, ou un vieux, ou un merle femelle. Moi j’étais un chat.
J’entrouvrais l’oeil et j’avais devant moi une pomme intacte, cela me suffisait pour me rendormir, nous étions tous les deux, la pomme et moi, et c’était bien ainsi. Je fermais les yeux et ne les rouvrais que par acquit de conscience, pour pouvoir dire « c’est bien elle » : cela fait parfois du bien de se tester, de dissiper un doute, y compris que l’on n’avait pas. Après on peut avancer les yeux fermés, on sent l’odeur de la pomme tout près, là, à deux centimètres, mais voilà qu’on est déjà à l’intérieur, sous sa peau tendue ; la pomme reste lisse, intacte, verte, mais elle s’est aplatie, le museau sur ses pattes, et le jus devient chaud et lourd au point qu’on le sent palpiter.
Ces moments de sommeil s’étalaient sur des plans horizontaux, on restait immobile et les plans se succédaient : des tables probablement en plastique ou en bois, la table à langer, la planche à repasser, de plus en plus grandes et immatérielles, mais toujours horizontales et larges, semblables à certaines vues du haut des toits, lorsque le soir
on ne lève ni ne baisse la tête pour garder droit dans les pupilles la ligne de plus en plus noire de l’horizon.
Les voix, quand on en entendait, ou bien les bruits d’une voiture qui freinait dans le virage, se tendaient à l’intérieur de nous comme des fils ténus, s’aplatissaient en de fines feuilles de papier d’argent éblouissant à la lumière du jour.
On passait d’une saison à une autre sans se déplacer, on sentait l’humidité arriver, l’odeur de la pomme, et l’hiver était presque en nous, autre surface plane étendue par terre, il approchait et nous, nous ne bougions pas, même les plates-bandes demeuraient immobiles sous les branches coupées, on écoutait le grand froid arriver, le vieux le sentait à ses mains, il montrait ses engelures et se plaignait.
« Ça va comme un vieux, disait-il, maintenant c’est à eux d’en faire un peu, et il montrait avec sa main quelque chose, un peu plus loin, mais eux n’étaient pas toujours dans les parages.
— Nous avons fait ce qu’il fallait, répétait-il deux ou trois fois, nous avons fait notre temps. »
Il parlait sans se retourner, il regardait droit devant lui à la manière des vieux : c’est leur façon de regarder en arrière.
Je l’écoutais comme on écoute la radio : je me mettais à côté, c’était un caisson qui faisait bien deux fois la largeur du dos du vieux, et quand elle se mettait à parler, elle émettait la voix de la présentatrice, celle de la leçon de chant ; moi, j’absorbais tout, l’heure de la femme, Nabucco, et je somnolais, c’étaient des heures paisibles à faire passer ; je n’aurais renoncé pour rien au monde à aucun de leurs mots, j’absorbais aussi la toux du vieux, lorsque c’était lui qui se mettait à parler ; s’il se taisait, c’était une radio muette, ça tenait quand même compagnie.


