Dans les décors
varia
Proust dîne au Ritz et le Ritz nourrit l’atmosphère d’À la recherche du temps perdu…
Les décors en littérature ont bien des rôles : ils créent le suspense, donnent au récit sa tonalité, deviennent le reflet des conflits psychologiques et de l’intériorité des personnages, se font marqueurs sociaux (pensez à Balzac et Zola), ouvrent la porte aux mondes imaginaires, se font espace de méditation ou de rêverie…
Dans Le Labyrinthe par exemple, modèle de narration fantastique écrit par Maurice Sandoz au début du XXe siècle, le décor ne traduit pas seulement une atmosphère lourde de secrets : c’est dans la description des lieux que l’auteur place les indices qui permettront au lecteur attentif de trouver la clé de l’énigme:
Je me rendis compte, subitement, que ce corridor me devenait antipathique. Pour lui échapper, j’entrai chez moi, c’est-à-dire dans mon cabinet de toilette, puisqu’il me servait d’antichambre.
Au fond du recoin le plus sombre, dans deux chandeliers d’argent massif, deux bougies disséminaient des lueurs avares sur un très vieux lavabo, qui le disputait, comme ancienneté et comme inconfort, à un appareil barbare que vous connaissez sans doute, une espèce de bain de siège destiné à remplacer une baignoire absente, et flanqué de deux brocs, pleins, l’un d’eau chaude, l’autre d’eau froide. Sur le lavabo je distinguai, dans la demi-obscurité, quelque chose de luisant : un miroir mobile ; une petite glace ronde, sertie dans un cadre de bronze ciselé où des Amours et des roses s’épanouissaient pêle-mêle.
Dans Les Hommes jaunes, d’Urs Widmer, la maison dans laquelle le narrateur et son ami trouvent refuge se transforme et se distord au rythme de la folie qui semble gagner peu à peu les personnages:
En fin de matinée, le cinquième jour, j’étais assis par terre, dans ma chambre, et je raccommodais les accrocs de mon anorak. Je voyais mon ombre gigantesque sur le mur, les amples gestes de mes bras quand je passais l’aiguille et le fil à travers la toile. Je fis un nœud et tranchai le fil avec mes dents. Devant moi, il y avait la corde de secours renforcée, une échelle de corde, mes chaussures d’escalade nettoyées, un calepin et un crayon-feutre, mon appareil-photo, trois pellicules, un masque fait avec un bas dans lequel j’avais pratiqué deux ouvertures pour les yeux, des gants pour éviter les empreintes digitales. «Hier, pensai-je, je suis presque allé trop loin.» Je m’habillai et ôtai le tapis et les lattes de bois qui recouvraient le trou. Je jetai l’échelle de corde à l’intérieur et descendis dans l’appartement du dessous. Je tendis l’oreille. Tout était silencieux.
Clarisse Francillon, elle, dans Les Nuits sans fête, utilise le décor comme reflet des rêves et des tourments intérieurs des protagonistes de chacune de ses nouvelles :
Tout de suite, et peut-être Gérald le remarque-t-il en même temps, il semble à Jeannie que quelque chose s’est passé en leur absence. Comme si chaque objet se fut imperceptiblement déplacé. Pourtant la porte était fermée, non rien de changé, rien qu’une légère fatigue des yeux, mais pourquoi dirait-on que ce n’est plus tout à fait la même maison ? Est-ce un parfum qui flotte, un parfum étrange, désagréable ? Cependant tout se retrouve, l’abat-jour, les dessins triangulaires sur le tapis. Les Sonnets de Shakespeare sont restés au coin du bureau, Jeannie croyait les avoir rangés. Lentement, elle roule son écharpe. En vain, elle cherche à saisir une atmosphère amicale qu’elle avait laissée là peu d’heures auparavant, mais les courants épars glissent et lui échappent, pour les retenir il faudrait un effort « surhumain, pense-t-elle, non, ce soir, je suis claquée, demain ça ira mieux.
Le décor isole, protège, menace, révèle, se fond dans l’histoire ou en devient l’un des personnages. Il n’est jamais là, ou très rarement là, par hasard, et il fait écho aux rapports que nous entretenons avec nos propres intérieurs. Les études sur le thème sont légion, des écrits de Philippe Hamon (entre autres : Rencontres sur tables et choses qui traînent. De la nature morte en littérature) à La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard, en passant par La Distinction de Pierre Bourdieu.
L’importance du décor déborde d’ailleurs les pages. Nombreux sont les écrivains qui se sont eux-mêmes penchés sur leurs espaces de vie, pour les raisons les plus variées : Edmond de Goncourt, dans La Maison d’un artiste, se félicite de chaque objet de son intérieur ; Xavier de Maistre s’évade dans son Voyage autour de ma chambre; Edgard Allan Poe rêve sa pièce idéale dans sa Philosophie de l’ameublement, un bref texte rempli d’humour traduit par Charles Baudelaire. Quant à Virginia Woolf, elle fait d’une Chambre à soi une condition nécessaire à l’indépendance des femmes.
Terminons par Rainer Maria Rilke, dont l’inspiration était étroitement liée aux lieux rêvés par son âme :
Il se voit assis, heureux, entouré d’objets silencieux, évoquant d’anciennes jeunes filles, écoutant les mésanges dans le jardin d’un vert lumineux et, au loin, l’horloge du village… Quels beaux poèmes, dans un tel cadre, pourrait écrire un tel poète !
Que de fois l’a-t-il suscitée dans sa pensée, cette maison de campagne fermée où personne ne va plus. Il n’aurait eu besoin que d’une seule chambre (la chambre claire sous le pignon). D’anciennes choses autour de lui, et des livres, une canne solide pour les chemins pierreux. Et rien de plus. Ayant beaucoup vu, beaucoup lu, beaucoup aimé, beaucoup souffert, il apporterait aux hommes le réconfort de quelques paroles essentielles.
(Maurice Zermatten, Les Dernières Années de Rainer Maria Rilke)