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Quand le «je» se met en scène

varia

Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.

 

Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, rédigées entre 1765 et 1770, secouent la littérature et la philosophie. Elles marquent également la naissance de l’autobiographie moderne : Rousseau y dévoile sa vie intérieure et l’analyse. Cette mise à nu s’éloigne du mode jusqu’à lors traditionnel des récits autobiographiques, mémoires et autres souvenirs, qui avaient essentiellement pour but de raconter une trajectoire.

 

Au cours des 19e et 20e siècle, l’autobiographie devient un genre littéraire reconnu avec, entre autres illustres représentants, Chateaubriand et George Sand. Proust se raconte aussi, mais à travers la fiction; est-il pour cela moins transparent, ou moins proche d’une certaine vérité ? Les frontières réalité et fiction sont floues en effet dans les écritures du «je»: la mémoire transforme, le langage reconstruit, tout n’est pas toujours dit et le mensonge, parfois, n’est pas loin.

 

En 1975, Philippe Lejeune publie Le Pacte autobiographique: plutôt que définir l’autobiographie comme un exercice de transparence (et de vérité), il y voit un contrat de lecture: l’auteur et le narrateur (le personnage) ne font qu’un, et l’auteur s’engage à être sincère. Deux ans plus tard, Serge Doubrovsky, face aux mêmes questionnements, parle d’autofiction: raconter sa vie, la mettre en scène, est déjà la rendre fictionnelle.

 

Les questions, les débats et les études universitaires autour de l’autobiographie sont innombrables et sans réponses définitives, puisque «se raconter» peut prendre des formes aussi diverses que «raconter». Seule certitude : le plaisir de la lecture…

 

Le « je » en poche et en quelques propositions :

 

Thomas Platter, Ma vie

L’une des autobiographies les plus accomplies et les plus célèbres d’un humaniste de la Renaissance.

 

Souvent, mon cher fils, tu m’as témoigné, ainsi que d’illustres et doctes hommes qui, dans leur jeunesse, ont été mes discipuli, le désir de me voir écrire un jour le narré de ma vie à partir de mon enfance. Maintes fois, en effet, vous m’avez entendu parler de l’étrange misère que j’ai endurée dès mes premières années ; des nombreux dangers que j’ai courus, soit dans les sauvages solitudes des montagnes, lorsque j’étais en service, soit dans les voyages que j’entreprenais pour me rendre à telle ou telle école ; de mes labeurs enfin, de mes soucis quand, une fois marié, j’eus à pourvoir à mon entretien et à celui de ma femme et de mes enfants. Il ne sera point inutile à ton salut que tu puisses considérer les voies merveilleuses par lesquelles Dieu m’a si souvent préservé, afin qu’à Celui qui règne dans le ciel et qui t’a épargné d’aussi rudes épreuves, tu rendes grâces de tous les dons qu’il t’a octroyés. C’est pourquoi je dois accéder à ton désir, et vais t’instruire des faits encore présents à ma mémoire.

 

Ludwig Hohl, Notes. Varia et Image

Méditation fragmentée sur l’existence, la création, la pensée… les Notes sont l’œuvre emblématique de Ludwig Hohl, écrivain culte de la littérature germanophone.

 

Ces fragments de mon expérience personnelle sont traités de manière particulière, avec une distance propre à en faire jaillir l’éclair, sous la forme d’image ou de pensée. Et l’image ou la pensée deviennent plus importants que ce qui les a fait naître. L’expérience initiale pourrait, sans dommage, être différente : le vécu s’efface devant le vu, la réalité le cède au réel. 

 

Anne Cuneo, Portrait de l’auteur en femme ordinaire 

À l’aube de la quarantaine, Anne Cuneo apprend qu’elle est atteinte d’une grave maladie. Elle décide alors de raconter sa jeunesse et de retracer son cheminement intérieur afin que sa fille puisse la connaître mieux.

 

Il va de soi que la mémoire n’est pas une machine. Parfois, nos souvenirs ne concordent pas. Parfois, même, ils se contredisent. Je serais tentée de dire : tant mieux.

 

Marie-Louise Ritz, César Ritz. La vie d’un hôtelier de légende

Trente ans après le décès du fondateur des mythiques hôtels Ritz, Marie-Louise, son épouse, revient sur le destin singulier de César Ritz et sur l’aventure unique qu’ils ont partagée.

 

César Ritz disait toujours que sa vie n’avait vraiment commencé qu’à son arrivée à Paris, en 1867, lorsqu’il avait dix-sept ans. 1867 est aussi la date de ma naissance et j’avais toujours un pincement au cœur à la pensée des années que César avait vécu sans moi; j’étais jalouse de ce temps pourtant riche en épreuves. 

 

Nikolaï Karamzine, Lettres d’un voyageur russe en Suisse

Entre 1789 et 1790, Nikolaï Karamzine, gentilhomme russe de vingt-trois ans, parcourt une Europe en plein bouleversements. À son retour en Russie, il imagine une correspondance factice entre le narrateur (double fictionnel de l’auteur) et ses amis, créant ainsi, à partir de son voyage réel, une œuvre littéraire originale. Publiées entre 1791 et 1801, ces Lettres d’un voyageur russe vont le rendre célèbre.

 

Mon conducteur m’éveilla à quatre heures du matin. M’armant de ma massue d’Hercule, je me mis en route, posant avec vénération un premier pied sur le flanc de la montagne, au moment d’entamer hardiment mon ascension. La matinée était fraîche ; mais j’eus rapidement chaud et ôtai mon surtout ouaté. Au bout d’un quart d’heure, la fatigue me coupa les jambes et je dus par la suite me reposer à chaque minute. Mon sang se troublait si fort que je pouvais entendre le battement de mon pouls.

 

Netton Bosson, Le Fils du boulanger, suivi de Les Courtes Fêtes

Netton Bosson, auteur et peintre, promenait un regard aigu sur le monde qui l’entourait. De page en page défilent les portraits nets et précis des personnages qui peuplaient son univers, accompagnés de vingt-deux illustrations créées pour les éditions originales de ces deux recueils.

 

Lorsque nous sommes petits, les adultes négligent parfois notre présence d’autant plus discrète qu’elle devient curieuse. Pourtant rien n’échappe à notre observation passionnée : la lutte amoureuse d’un père avec une cliente, le clin d’œil de la mère, la chaleur concertée et complice de l’amour. Nous errons dans la forêt des géants, sans autre boussole que l’instinct vagissant mais déjà irrésistible, légué de génération en génération par les spasmes féconds de la race. 

 

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