Les dernières années de Rainer Maria Rilke
Préface : Lepper Marcel
Rilke avait trouvé en Valais la magie qu’il savait nécessaire à une inspiration qui le fuyait depuis des années. Il y vivra quatre ans d’intense créativité et d’intenses souffrances, de la « tempête créatrice » à la maladie et à la mort.
Grande voix de la littérature suisse romande, Maurice Zermatten se penche ici sur cette période particulière, qui a vu naître les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée.
En 1921, Rainer Maria Rilke découvre Muzot, un modeste manoir – une tour, plutôt – entouré de vignes et de forêts, dans le canton du Valais. Après des années de doute et de désespoir, il trouve là, enfin, la magie qu’il avait inlassablement cherchée. Ce sera une vraie «tempête créatrice»: les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée sont achevés en 1922, Vergers et Quatrains valaisans paraissent en 1924.
Écrivain lui-même, originaire du Valais, Maurice Zermatten raconte les détours par lesquels Rilke est parvenu à Muzot et quelle influence la nature environnante a eue dans son œuvre. Il nous entraîne aussi par-delà la «tempête créatrice», lorsque Rilke, conscient d’avoir achevé ses chefs-d’œuvre, comprend que ses jours sont comptés.
Paru en 1975 aux Éditions le Cassetin, Les Dernières Années de Rainer Maria Rilke est préfacé ici par Marcel Lepper, directeur de la Fondation Rilke et professeur honoraire de littérature allemande moderner à l’université de Leipzig.
Auteur: Maurice Zermatten
Genre: littérature romande
Date de publication : 5 mars 2026
Longueur : 224 pages
ISBN: 9782940775613
Format: ebook
Pour quelques milliers d’âmes sensibles, éparses dans notre monde écrasé par le bruit des guerres et des machines, le nom de Rilke garde sa valeur magique. Il suffit qu’on l’écrive, qu’on le prononce, pour que l’attention s’éveille, pour que des cœurs, plus lentement, se mettent à battre. Rilke et les roses ; Rilke et les Anges… Un souffle léger de poésie passe…
Nous n’irons pas jusqu’à dire que toutes ces consciences soudain vigilantes vivent dans la familiarité d’une œuvre dont les plus hauts sommets, du moins, sont d’accès difficile. Les Élégies de Duino, dont personne ne voudrait ignorer le titre, n’ont rien qui ressemble à ces poèmes populaires où se mire l’âme des foules. Les Sonnets à Orphée s’enveloppent pareillement de mystère. Mais on aime à citer, d’une frontière à l’autre, une création légère des années de jeunesse : le Chant de l’amour et de la mort du cornette Christophe Rilke, et, dans les pays de langue française, du moins, ses Quatrains valaisans, mis en musique par Hindemith. Une famille nombreuse se trouve réunie autour des Cahiers de Malte Laurids Brigge, des proses si justes dans leur humilité qu’elles atteignent au plus profond d’une expérience humaine. Enfin, et particulièrement pour les femmes, plus disponibles, Rilke demeure le poète de l’amour. Il le célèbre non seulement dans les poèmes, mais en des milliers de lettres dont les destinataires privilégiées ont consenti, pour la plupart, à nous faire partager leur éblouissement. Lettres miraculeuses, lettres que chaque amant voudrait avoir écrites, que chaque amante voudrait recevoir, et qui prolongent parmi nous l’enchantement que provoquent les seuls noms d’Héloïse ou de la Religieuse portugaise.
Ainsi, par Rilke, grâce à Rilke, le Romantisme, dans ce qu’il a de plus séduisant et de plus pur, fait fleurir encore, sur notre planète de fer, les sentiments éternels qui donnent à la vie sa valeur de miracle. Rien n’est plus émouvant que les aveux d’un cœur aimant quand ils sont prononcés à mi-voix par un grand poète.
Quelques-unes des plus belles de ces lettres ont été écrites par Rilke durant les huit années de son séjour en Suisse – qui sont aussi les huit dernières de son existence. Il arriva dans notre pays après l’atroce conflagration qui déchira l’Europe de 1914 à 1918. Ce poète sans patrie souffrit jusqu’à l’angoisse et la dépression de cet affrontement meurtrier où s’engageaient les pays qu’il aimait le mieux : l’Allemagne, l’Autriche, la Russie, la France, l’Italie. Au-dessus de la mêlée, il n’en recevait que mieux les coups qui lui venaient de toutes parts. Cinq longues années de silence : l’Ange se tait. L’œuvre glorieusement commencée sera-t-elle interrompue à jamais ? Quelle retraite pourrait encore devenir «le berceau» du grand poème qu’il attend ?
C’est ainsi qu’il eut l’idée de demander à la Suisse, ce pays «que l’Apocalypse avait épargné», l’asile dont il avait besoin pour reconquérir, avec la paix de son cœur, le pouvoir d’une parole dont il savait bien qu’elle venait d’au-delà de lui-même.


