Esprits tenaces
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Johanna Spyri connut un succès phénoménal grâce aux aventures d’une petite fille indépendante et qui n’hésitait pas à tenir tête à ses aînés: Heidi.
Et si elle-même avait des opinions politiques et religieuses plutôt conservatrices, d’autres esprits tenaces, dans son entourage, luttaient sans relâche pour l’émancipation des femmes. Son amie Camille Vidart (1854-1930) par exemple, à laquelle elle confia la traduction en français de Heidi.
Née à Genève, enseignante et traductrice, Camille Vidart est la première femme en Suisse à occuper le poste de maîtresse principale d’une école supérieure, celle de l’École supérieure de jeunes filles à Zurich. En 1884, elle revient en Suisse romande et enseigne un temps à l’École Vinet.
Vice-présidente, puis présidente de l’Union des femmes de Genève, elle crée en 1896 le Congrès suisse pour les intérêts féminins puis fonde, en 1900, l’Alliance des sociétés féminines suisses. En parallèle, elle milite au niveau international par le biais, entre autres, de l’Association internationale des femmes et du Conseil international des femmes, dont elle est la secrétaire entre 1899 et 1904.
Considérée comme une pionnière dans la lutte pour l’égalité des droits en matière politique, elle participe également à la création de l’Association genevoise pour le suffrage féminin et de l’Association suisse pour le suffrage féminin.
Autre figure proche de Johanna Spyri : sa nièce, Emilie Kempin-Spyri (1853-1901). En 1885, à trente-deux ans, mère de trois enfants, elle devient la première femme à étudier le droit à l’université de Zurich. Mais les femmes n’ayant pas alors les pleins pouvoirs civiques, elle se voit dénier l’accès au barreau comme à un poste de privat-docent. Son recours au Tribunal fédéral n’y change rien: la Haute Cour confirme le refus.
En 1888, elle part avec mari et enfants à New York. Elle y crée une école de droit pour les femmes et enseigne en parallèle à la Woman’s Law Class de l’université de New York. Son époux ne parvenant pas à s’adapter à la vie américaine, il revient en Suisse une année plus tard et Emilie finit par le rejoindre en 1891. Elle parvient alors à se faire nommer privat-docent à l’université de Zurich et poursuit la lutte pour l’égalité en créant notamment, en 1893, le journal Frauenrecht et l’Association pour les droits de la femme.
Tout comme Camille Vidar, Emilie Kempin-Spyri suit très attentivement les travaux d’Eugen Huber dans l’élaboration du Code civil suisse (adopté en 1907), exigeant des règles plus équitables, notamment en lien avec le régime matrimonial.
En 1895, Emilie Kempin-Spyri se sépare de son époux et part pour Berlin. Elle y enseigne le droit, ouvre un cabinet de conseils et là aussi, tente d’influencer en faveur des femmes les travaux préparatoires du Code civil allemand. D’innombrables difficultés familiales et financières auront cependant raison de son équilibre psychique et dès 1897, Emilie Kempin-Spyri multiplie les séjours en clinique psychiatrique. Elle décède d’un cancer trois ans plus tard, isolée et sans ressources.
L’épuisement, la désillusion et parfois l’amertume constituent un fil discret, mais récurrent, dans les trajectoires de nombreuses militantes. Emilie Kempin-Spyri et Camille Vidart, Meta von Salis, Helene von Mülinen, Jeanne Eder-Schwyzer… toutes ont dû y faire face à un moment ou un autre. Dans son journal, Greti Caprez-Roffler n’a pas caché non plus ce que la lutte pour l’égalité avait d’usant.
Chacune s’est confrontée à cet ennemi insidieux à sa propre manière, toutes ne sont pas parvenues à garder espoir. Mais toutes étaient convaincues que «parfois, nous devons faire le travail même si nous ne voyons encore aucune lueur à l’horizon» (Angela Davis). Et aucun de leurs efforts n’aura été vain.